
Par EL FARHAUI MOHAMED
Près de cinquante-deux ans après la reconnaissance officielle de l’islam en Belgique en 1974, notre pays demeure une exception préoccupante en Europe : il ne dispose toujours pas d’un organe représentatif stable, légitime et pleinement opérationnel pour une communauté musulmane estimée aujourd’hui à plus de 800 000 personnes, soit environ 8 à 9 % de la population, avec des projections dépassant les 10 à 12 % d’ici 2030 dans certaines régions.
Ce vide institutionnel prolongé n’est plus une simple anomalie administrative. Il constitue désormais un risque réel pour la cohésion sociale, la lutte contre la radicalisation et, plus largement, pour la sécurité nationale.
Une reconnaissance juridique vidée de sa substance
La loi de 1974 a placé l’islam sur un pied d’égalité avec les autres cultes reconnus, ouvrant l’accès au financement public :
Salaires des imams, subventions aux mosquées reconnues, enseignement de la religion islamique dans les écoles publiques (deux heures par semaine), aumôneries dans les prisons et hôpitaux, ainsi que des concessions funéraires spécifiques.
Pourtant, cette reconnaissance reste largement théorique. Depuis le retrait de reconnaissance de l’Exécutif des Musulmans de Belgique (EMB) en septembre 2022 — à la suite d’un rapport sévère de la Sûreté de l’État dénonçant des ingérences étrangères massives , la Belgique évolue dans une zone grise institutionnelle dangereuse.
Bien que dissous judiciairement en mars 2024, l’EMB continue paradoxalement d’exister de facto sur le terrain et de publier des communiqués en 2025-2026, contestant toute légitimité à l’organe censé lui succéder.
Le Conseil Musulman de Belgique : une solution provisoire devenue un problème structurel
En juin 2023, le Conseil Musulman de Belgique (CMB) a été reconnu à titre provisoire pour deux ans. En juin 2025, face à une représentativité jugée insuffisante — seulement 60 à 65 % des mosquées affiliées, avec l’exclusion notable de grandes fédérations, notamment turques — la ministre Annelies Verlinden n’a accordé qu’une prolongation limitée d’un an, jusqu’au 25 juin 2026.
Au-delà de cette date, aucune perspective claire n’est garantie.
Un gâchis alarmant : un processus de renouvellement saboté
Entre 2023 et 2025, l’État belge a pourtant investi des ressources considérables — financières, administratives et humaines — dans un processus structuré de renouvellement du CMB.
Un comité d’accompagnement a été mis en place, des rapports détaillés ont été rédigés, assortis de recommandations claires :
· Constitution d’une Assemblée générale (AG) issue prioritairement des coupoles et fédérations représentatives des mosquées,
· Mise en place d’un processus électoral transparent,
· Ancrage réel dans les réalités du terrain du culte musulman.
Or, tout a été vidé de sa substance.
Le rapport de la commission du renouvellement a été ignoré, minimisé ou dénigré. Les recommandations du comité d’accompagnement ont été écartées. Le résultat est un organe gravement handicapé dès sa naissance.
La majorité des membres actuels de l’AG et du Conseil d’Administration sont apparus sans ancrage réel dans les fédérations représentatives, contrairement à l’esprit et à la lettre du processus de renouvellement. Nombre d’entre eux ne disposent ni d’expérience concrète du terrain, ni de légitimité communautaire, donnant l’image d’une structure composée de pions interchangeables, facilement instrumentalisables.
Cette déconnexion a renforcé la méfiance, aggravé les divisions internes et bloqué toute avancée sérieuse vers l’émergence d’un islam belge autonome, crédible et inclusif.
